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Hommage à Mica De Verteuil Karibe

By 3 avril 2019 No Comments

La Fondation Paradis des Indiens
Discours hommage de Michèle Pierre Louis
9 mai 2014

Je suis honorée et fière d’avoir été choisie pour témoigner auprès de vous du travail extraordinaire que fait Mica De Verteuil, avec amour, dignité, joie, intelligence, persévérance, dans ce coin retiré du pays, les Abricots.

Votre présence ici ce soir est également un témoignage, une reconnaissance de cette oeuvre monumentale qui se déploie là-bas sous de multiples formes, en toute modestie. Car Mica c’est d’abord cela, la modestie, celle qui désigne les grandes initiatives dans lesquelles on se donne tout entier, sans réserve, avec la passion de l’engagement véritable ; celle qui par définition ne peut s’enorgueillir des tâches accomplies, des travaux réalisés quel que soit leur degré de succès, parce qu’il y aura toujours quelque chose d’autre à faire, à parfaire, à améliorer. Dans un souci constant de bien faire et de faire du bien. Avec comme dit Bergson ce « supplément d’âme » pour aller toujours plus loin, plus haut. Dans la montagne. Notre proverbe nous en donne la réalité imagée, dèyè mòn gen mòn.

Je ne vous apprendrai donc pas grand chose. Mais il y a justement des choses qui méritent d’être redites, d’être nommées de manière différente pour qu’on se les rappelle, pour qu’elles ne sombrent pas dans l’oubli, pour qu’elles nous servent d’exemples, et aussi pour qu’on s’y investisse et qu’on y investisse, chacun, chacune à sa manière.

Tout a commencé en 1975. Quarante ans moins une année. Tout a commencé presque comme un conte. Un couple, encore jeune et plein d’amour, décide de s’installer dans ce bout d’île Grandanselais. Aux Abricots. La légende rapporte que cette pointe extrême du caciquat du Xaragua est celle qui dans tout le pays, détient encore le plus d’artefacts Taïnos. Je suis de Jérémie (et ne perds jamais une occasion de le redire) et pendant toute mon enfance j’ai entendu les « granmoun » dire qu’on pouvait déceler sur le visage de certains habitants de cette région, les traces du phénotype « Indien » Taïno. En plus, les abricotiers sont parmi les arbres autochtones qui nous restent encore.

La région est belle, elle va comme dit Boris Vian de la montagne à la mer et de la mer à la montagne. Elle est verte. Boisée. Arbres, plantes et fleurs. Les devantures des maisons sont fleuries. Il y existe un sens de la beauté. Une esthétique toute tropicale. Le couple s’installe. Il s’acclimate à ce nouvel espace qui donne à leur vie un nouveau tempo. Tout semble aller. Mais, les enfants de la zone sont quasi nus et vont pieds nus. Et ils ne vont pas à l’école. Mica et Patrick, car c’est d’eux qu’il s’agit regardent et se regardent. Ils voient et se disent ce n’est pas possible. On ne peut pas vivre dans cet environnement paradisiaque et accepter que des enfants aillent ainsi, sans savoir lire et écrire, sans savoir ce que c’est qu’une salle de classe. Pas possible. Il faut agir.

Ainsi sera créée la première école. Il s’agissait lors, d’ouvrir une école primaire, humble et rustique, pour accueillir ces enfants mais également s’engager avec la communauté, voir comment ces deux « étrangers » seraient acceptés.

Avec les moyens dont ils disposaient, une cabane genre choucounette fut vite construite pour abriter une soixantaine d’élèves dans deux classes séparées par une cloison de bambou et un toit de chaume fait de paille de vétiver.

Mais une chose mène très vite à une autre. Et elles s’emballent, vite. Dans le monde rural haïtien offrir l’éducation à des enfants, c’est ouvrir un espace de vie. C’est savoir qu’il faudra les nourrir, qu’il faudra les équiper, qu’il faudra écouter les parents décliner les effets de la précarité : pas d’habitat décent, pas d’eau potable, pas de centre de santé, pas capable d’acheter livres et cahiers pour les enfants. Ya pas l’argent.

Le moment était donc venu d’aider les parents. Mais il fallait en même temps développer l’esprit de solidarité, d’entraide, donner un sens de la communauté, créer du lien. En aidant à construire et améliorer l’habitat, tout le monde devait y mettre du sien, y compris les enfants. Car il fallait grimper les mornes en portant sable, pierres, eau, ciment, tôles, sous le soleil. Et les petites jambes le faisaient inlassablement, comme un jeu. Et puis il fallait aussi améliorer les revenus des parents, ouvrir dans la communauté ateliers de broderie, de poterie, et donner aux enfants le goût des produits du terroir en créant les jardins scolaires.

De là, de ces expériences qui ont rapproché les familles et montré ce que peut accomplir une communauté lorsqu’elle se met à contribution solidairement, l’idée de construire l’école a jailli tout naturellement. On ne pouvait plus continuer sous la tonnelle, il fallait une vraie école.

Et une nouvelle fois Patrick et Mica se sont mis à l’oeuvre, pas en regardant les autres faire, pas du tout. En travaillant, comme des maitres ouvriers, des « boss », truelle et niveau en main. L’esprit et l’idéal de participation et d’intégration dans la communauté qui les animaient et les avaient menés dans ce lieu devaient continuer à imprégner toutes leurs démarches. Pas question de donner des ordres. Au contraire, donner l’exemple.

On s’est donc mis à construire les bâtiments de l’école. Et les enfants, dans un va et vient constant, avec leur rire et leur humour, se sont mis à transporter du sable de l’embouchure, des pierres solides comme du marbre qu’ils trouvaient en quantité non loin du site de l’école, de l’eau pour les mortiers.

Et lorsque qu’en cette même année, les bâtisseurs de l’école toute neuve furent invités à la célébration de la fête du drapeau, le 18 mai, ils se sont tous réunis pour donner un nom à cette école dont ils étaient si fiers (Patrick, Mica, parents, élèves etc.). Mica suggère alors de l’appeler ECOLE PAM, « notre école ». Les petites têtes secouent négativement. Discussion autour du nom proposé. Trop banal, trop terre à terre. Il fallait un nom plus fort, plus symbolique du lieu, et soudain un élève (et Mica ne sait plus lequel) crie PARADIS DES INDIENS. Quelle inspiration! Quelle joie!

Comment s’est-il souvenu du nom tiré de la légende étudiée en classe dans les livres d’Histoire d’Haïti. Les meilleures artisanes de la section couture et broderie confectionnent alors avec un soin infini une magnifique banderole qu’elles placent sur l’immense drapeau qui devait précéder la brigade de l’école – ECOLE PARADIS DES INDIENS ! Quelle fierté !

Et lorsque la première promotion de l’Ecole Paradis des Indiens obtient un taux de réussite de 95% aux examens officiels du certificat d’études primaires, c’est le triomphe aux Abricots. Le succès est consommé. Il faut aller plus loin. Ces enfants aux pieds nus, ces jeunes défavorisés venant de familles isolés, démunies, de ce « pays en dehors » jusque là oublié du monde passaient comme le dit Mica, « en dedans de la réussite, redistribuant ainsi les cartes de l’ascension sociale de la commune ».

Et voilà que de deux classes en bambou couvertes de vétiver, la Fondation Paradis des Indiens subséquemment créée compte aujourd’hui 12 écoles primaires dont 11 dispersées dans les mornes. D’un effectif originel de 60 élèves, la Fondation instruit maintenant 2869 élèves. En ces presque quarante ans plusieurs générations de jeunes Abricotins sont devenus des hommes, des femmes, de vrais citoyens/citoyennes dans le sens le plus civique du terme. Jusqu’à présent, tous continuent de reboiser, ont gardé un respect inhabituel pour les arbres, sont heureux de travailler dans leurs jardins, tout en étant diplômés ingénieurs, infirmières, agronomes, médecins, avocats, peintres, entrepreneurs… et bien sûr professeurs dans les écoles!

La fondation gère aussi des centaines d’employés contribuant ainsi au dynamisme de la commune, inscrivant ainsi son nom à l’échelle du département de la Grand Anse et même du pays. Les anciens élèves continuent de créer et de travailler dans l’atelier d’artisanat, et celui de broderie et d’appliques. Et puis il y eut l’atelier de céramique avec sa crèche dans une noix de coco qui a fait le tour du monde, l’atelier d’articles en bois, et enfin la mise en place d’une petite coopérative de transformation alimentaire. Une vraie trajectoire dans le monde du développement « durable ».

Mais en dépit des difficultés quotidiennes, que Mica arrive à surmonter toujours avec calme et sourire, il y a des revers. Et des revers qui font mal. En plus, elle est maintenant seule. Patrick l’a laissée un jour pour le grand voyage, en lui demandant de continuer cette oeuvre noble et belle commencée à deux, et qui de jour en jour s’est étendue à toute la communauté,

Mica m’a confié qu’elle aurait voulu être connue non seulement comme « la femme qui a contribué à alphabétiser et éduquer la majorité des Abricotins » mais aussi comme « la femme qui plantait des arbres ». (La féminisation de la nouvelle de Jean Giono, « L’homme qui plantait les arbres « ). Car elle et des générations d’élèves ont contribué à maintenir une couverture végétale exceptionnelle dans ce coin du pays, de notre pays, dont la dégradation générale de l’environnement devrait être un souci quotidien de chacun. Or aujourd’hui certains paysans, sous couvert de préparation de jardins, s’adonnent à la coupe systématique des arbres de la commune. Quarante années de régénération environnementale que l’on voit ainsi partir dans de nombreux fours à charbon qui fument aux quatre coins de la commune. Quelle tristesse ! Quelle déception ! De quoi pleurer.
Mais une fois les larmes séchées, l’étonnante énergie de Mica, sa foi dans l’avenir, et son espérance contagieuse reprennent le dessus. Même si la Catholic Relief Service a discontinué son programme de cantine scolaire, c’est maintenant la saison des « lames véritables », on va s’en nourrir et se réjouir.

Mesdames et messieurs, chers amis, je vous invite à aller faire un tour aux Abricots. Allez voir par vous-mêmes les élèves de 6ème année, les « finissants », dans la salle de Sciences Expérimentales travailler à faire des expériences avec la méthode « La Main à la pâte », se grouper autour de tables pour émettre leurs hypothèses, puis les vérifier. Regardez ceux et celles qui attentifs et silencieux manipulent les ordinateurs de la salle d’informatique comme si ils en avaient eus toute leur vie. Il y a de quoi être fier, très fier. Et tout cela c’est l’oeuvre de Mica de Verteuil.

Même les petits sont en plein apprentissage avec le tableau numérique et le projecteur, mis en oeuvre par Haïti-Futur, qui encouragent l’interaction des élèves en diffusant des cours de sciences, de français et de mathématiques. Eux aussi découvrent l’informatique avec leurs petits ordinateurs verts qui ont d’ailleurs besoin d’être remplacés.

Vous verrez des yeux qui brillent parce que ces enfants ont compris ; ils ont compris l’importance de la connaissance, du savoir et de l’apprentissage coopératif. Ils ont donc l’espoir d’une vie meilleure. Est-ce pour cela que Mica et son équipe ne cesseront de se battre pour eux, pour ces enfants, pour cette communauté exemplaire, mais toujours fragile. Est-ce pourquoi aussi les accompagner, offrir ce que nous pouvons, pour que cette oeuvre continue dans les années à venir est et sera toujours apprécié à sa juste valeur.

La situation actuelle est complexe pour la Fondation Paradis des Indiens. Il faut s’ajuster au temps. Augmenter les salaires pour être en phase avec la nouvelle loi sur salaire minimum. Les fonds disponibles diminuent alors que le budget augmente.

D’une école de 2 salles de classe, 60 élèves, une institutrice (Mica) et un assistant, il s’agit aujourd’hui en 2014 de 12 écoles, 2869 élèves du préscolaire à la 6ème année, d’un personnel de 140 employés dont 89 instituteurs/institutrices, de 43 moniteurs de travaux manuels et de 2 superviseurs, un médecin et 2 infirmières, un informaticien, un bibliothécaire et un magasinier. Le budget de salaires seulement est de US$ 108 338 sans compter les frais d’administration, livres scolaires, fournitures classiques, carburant, maintenance, transport, etc. C’est beaucoup… et pourtant ce n’est rien si nous sommes solidaires sur le long terme.
Côté ateliers: en 1975 aucun, en 2014 un atelier de broderie avec 160 employés; un atelier d’artisanat: crèches, mobiles, porte-clefs, fruits et légumes, mamba, miel etc. avec 50 employés; pas de jardin scolaire au début, aujourd’hui il y en a 10.

Tout ce travail, a été et est encore possible grâce à de nombreuses personnes et associations. D’abord grâce à Patrick De Verteuil, de plusieurs membres de la famille, et de nombreux amis. Et puis la liste des partenaires est longue : USAID, Fondation Haïti Partage de Montréal, TEXACO, Babou Fouchard du Centre d’Education Spéciale, Vêtements sans Frontière, Fondation Sogebank, Digicel, Guerra Contra El Hambre de Santurce et de Caguas, Rotary Club, Gaby Doutone et de son association martiniquaise, Haiti-Futur, Collège St. Thomas de Montréal où Mica a enseigné, Association De Fil en Aiguille de France, Unicef, Cohan, Ambassade du Canada, ACDI, Ambassade de France, Ambassade d’Allemagne, FAES, Secours Catholique, Catholic Relief Services, Food for the Poor de la Floride et de Port-au-Prince, FOKAL et de WISE/Fondation du Qatar, Union Européenne, Whitney Foundation des Etats-Unis, Association IWAH, Eagle Foundation, Total, Gallimard, Association Une Main pour un Lendemain, des NATO wives, Ambassade d’Autriche, FAO, et depuis sept ans maintenant la Fondation Friends of Paradis des Indiens Inc. de la Floride qui organise aujourd’hui avec l’aide de cousins, et de la Sogebank, cette soirée à l’Hôtel Karibe.
Pour ceux et celles qui ne le savent pas, Mica a reçu son Bachelor of Arts de Thomas More Institute, son certificat d’enseignante de l’Université de Montréal, sa maîtrise en Français de l’Université McGill à Montréal.
Côté distinctions, Mica De Verteuil a reçu la médaille d’officier de l’Ordre du Canada pour son travail aux Abricots et le deuxième prix de BBC World Challenge, des plaques d’Honneur et Mérite de la Fondation DEFI, du Gouvernement Haïtien, du Président Michel Joseph Martelly, de l’Association des Jeunes Progressistes pour le Développement des Abricots, de la Fondation Lucienne Deschamps, de la Fondation Internationale pour le développement de la Grand’Anse, Haïti, choisie par la FOKAL pour faire connaître ce travail si important.

Je terminerai par deux citations. L’une tirée du document de présentation des Assises Nationales sur la Qualité de l’éducation en Haïti qui s’est tenue à Port-au-Prince du 8 au 11 avril dernier.

« Dans les conditions actuelles de fonctionnement du système éducatif haïtien, il est tout à fait possible que l’écart déjà existant s’agrandisse entre le nombre d’enfants qui terminent l’école obligatoire et ceux qui parviennent effectivement à maîtriser un minimum de compétences cognitives… De plus, l’école haïtienne, à cause des nombreuses contraintes tant d’ordre physique que pédagogique qui pèsent sur son fonctionnement, est encore loin de réunir les conditions de préparation des enfants à une citoyenneté responsable, intégrant les compétences, les valeurs et les attitudes capables d’en faire des agents de développement et des citoyens créatifs, actifs et responsables. »

Voilà le constat général. Or ne voilà-t-il pas que depuis quarante ans moins une année, Mica de Verteuil et la communauté des Abricots, grâce à vous et à tous ses partenaires, a fait et continue de faire la démonstration que l’école haïtienne peut former des citoyens responsables, actifs et créatifs. Les modèles existent donc, aux Abricots et ailleurs. Il s’agit d’ouvrir les yeux et d’y mettre la volonté qu’il faut pour combattre ce qui semble
être une fatalité, mais qui en fait n’est que routine stérile. Le prix à payer est cher. Les enfants de la République !

Heureusement que vous êtes là pour continuer à accompagner, à aider, à financer.

Ma deuxième et dernière citation, elle est de Mica De Verteuil.
« Tout en essayant comme toujours de multiplier le pain et les poissons, nous voilà à demander du secours partout où on entendra notre voix… Pourtant le soleil est toujours là, les sourires des enfants sont toujours aussi éclatants et notre détermination et notre engagement sont toujours aussi forts. »

Quel bel exemple d’humanité et d’humilité.

Je vous remercie.