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Le soleil se lève sur les Abricots

By 1 avril 2018 avril 17th, 2019 No Comments

Denise Drouin Lebrun

Un lever de soleil sur une montagne n’est qu’un ensemble de photons d’énergies variées provoquant des sensations colorées; il n’est beau que si un homme le regarde. Ça prend un homme pour d’un petit d’homme faire un homme.[1]

(Albert Jacquard)

Dans le sud-ouest d’Haïti, au cœur d’une belle région encore couverte de verdure, se trouve le petit village des Abricots. Un petit village reculé, à quelques 30 km de la ville de Jérémie.  Le chemin pour s’y rendre est sinueux.  La route est rocailleuse et coupée de deux cours d’eau. Les autres routes sont des sentiers étroits, qui ne sont accessibles qu’à pied ou à dos de mule.

Le village des Abricots est un petit village de pêcheurs et d’agriculteurs régulièrement fragilisé par les caprices du climat, plus spécifiquement les ouragans qui détruisent les récoltes et plongent la population dans des périodes de famine. Il n’y a ni supermarché, ni activité commerciale.

L’aide institutionnelle n’est pas enracinée dans la mentalité haïtienne. Les ressources en santé et en services sociaux sont minimales. Le gouvernement n’a pas les moyens de fournir et régir un programme régulier dans le secteur de l’éducation.

Sur un vol d’avion, suite à une conversation avec une infirmière impliquée dans un projet d’aide humanitaire en Haïti, Michaëlle de Verteuil, que tous appellent affectueusement Mica, prend conscience de sa responsabilité envers son pays et de l’importance de sa contribution active. En 1975 elle quitte donc le Canada, avec son mari Patrick, pour se rendre dans le village des Abricots. Cette infirmière l’ignore peut-être, mais sans elle le visage des Abricots serait tout autre.

Convaincue que ses longues années d’enseignement au Québec devraient lui permettre de saisir pleinement les défis d’une éducation moderne aux Abricots, Mica s’intéresse au développement de l’enfant rural haïtien dans le but d’en faire un citoyen responsable.  Un citoyen qui est capable d’agir sur son milieu et ne pas se laisser dominer par son environnement, mais le dépasser, capable de se poser des questions et regarder les événements qu’il rencontre comme des défis à résoudre plutôt que de se laisser écraser par la vague qui semble insurmontable. [2]

Elle a la conviction profonde que la clé du sous-développement réside dans l’éducation. Pour elle, c’est un état d’esprit lié à l’histoire d’un peuple, un état d’esprit qui freine son développement, et non pas les conséquences d’un mauvais gouvernement, des mauvaises routes ou services publiques, même si elles y contribuent.

Mica fait le pari que si on enseigne aux gens à voir le monde et y trouver leur place de façon plus productive, ils demanderont un bon gouvernement, de bonnes routes et de bons services publiques.

C’est donc avec cette compréhension profonde du développement humain, son amour pour les Abricotains et le support de son entourage, que Michaëlle de Verteuil a développé de formidables intuitions pédagogiques qu’elle met, depuis lors, au service de la Commune des Abricots.

Ce que l’on observe aujourd’hui, dans la Commune des Abricots, n’est pas une simple juxtaposition d’investissements ou de réalisations ponctuelles au gré du temps, mais un processus dynamique de développement dont la cohérence s’inscrit au cœur même du vécu des Abricotains depuis plus de 40 ans. Une histoire où tout est tissé serré et a un sens.

Mica n’a pas réalisé seule ce projet bien qu’elle en ait été le fil conducteur. Ce que vous retrouverez dans ces pages relève d’une collaboration étroite de la chaîne humaine des partenaires fidèles et nombreux qui ont accepté de se mettre au service de cette mission éducative prometteuse.

De plus, le projet, conduit par une Haïtienne, engage la participation des Haïtiens, tant à l’étranger que dans la Commune des Abricots. Outre les nombreuses participations individuelles, il existe deux fondations haïtiennes activement engagées dans le développement des Abricots, la Fondation Paradis des Indiens en Haïti, et The Friends of Paradis des Indiens aux États-Unis.

Envol pour les Abricots

Pour que le caractère d’un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l’idée qui la dirige est d’une générosité sans exemple, s’il est absolument certain qu’elle n’a cherché de récompense nulle part et qu’au surplus elle a laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d’erreur, devant un caractère inoubliable.[3]

(Jean Giono)

En 1975 Mica et Patrick s’envolent pour les Abricots. Patrick dans le but de réaliser son projet d’une retraite tranquille, et Mica, pour construire une école au service des plus démunis i.e. ceux qui ne peuvent être admis à l’école publique, faute de pouvoir se payer l’uniforme et une paire de souliers. Ces enfants qui traînent dans les rues et les campagnes.

L’arrivée de Patrick et Mica dans cette contrée éloignée et coupée de la vie urbaine, à défaut d’une route carrossable, et dont l’accès par la mer est plutôt périlleux, représente un événement marquant qui a donné un souffle de vie aux Abricots.

Financée par les économies du couple, l’école débute avec deux classes de 30 élèves installés sous une tonnelle. Mica constate rapidement que ces enfants âgés de 6 ans, affichent en réalité un comportement de 3 ou 4 ans. C’est pourquoi elle reporte à 10 ans l’âge d’entrée à l’école, ce qui amène un progrès remarquable au niveau des apprentissages.

Pour se rendre à l’école, les enfants doivent marcher jusqu’à deux heures, souvent le ventre creux, en transportant leur chaise. Un exercice physiquement exigeant qui ne laisse pas beaucoup d’énergie pour l’apprentissage.  Aussi Mica fait-t-elle appel au Secours Catholique pour offrir à ses élèves un repas par jour. L’éveil et l’attention en classe s’améliorent, et elle observe une différence sur la croissance physique des élèves dont la taille augmente d’environ deux pouces. Patrick dira avec humour qu’il a perdu sa tranquillité. Les élèves dociles sont devenus plus animés et bruyants.

Mica enseigne en créole plutôt qu’en français, ce qui est unique à l’époque. Elle considère que l’utilisation de la langue parlée est importante pour la compréhension car, chez l’Haïtien, il y a une dissociation entre la lecture et la compréhension, comme si chacune de ces compétences relevait d’une science différente.

Un petit fait anodin met en lumière la pertinence de cette intuition pédagogique. Un jour, lors d’une formation pour les enseignants, Mica demande à ce que la formation se donne en français pour permettre aux enseignants de pratiquer leur français. Mais le formateur, qui s’adressait aux enseignants en créole refuse, considérant que ce qu’il avait à leur dire était trop important.

Enfin, avec l’expansion de l’école Patrick doit entreprendre la construction d’un bâtiment plus approprié. Une contribution de la USAID lui permet d’achever ce qui deviendra le bâtiment principal d’un complexe scolaire plus élaboré.  Mica aurait voulu appeler l’école, École PAM, i.e. école bien à nous, pour créer un sentiment d’appartenance. Mais rien à faire, les enfants, qui ont aussi contribué à la construction de leur école en transportant pierres, gravier de la mer et sable ramassé à l’embouchure de la rivière, la nomment École Paradis des Indiens, en référence à l’histoire qui veut que l’âme des Indiens, après leur mort, s’envole vers les Abricots pour y trouver la paix et le repos.

Après cinq ans d’opération, Mica doit faire appel à la famille et à des amis pour supporter les frais de l’école qui compte désormais entre 200 et 250 élèves. Soutien indéfectible qui demeure encore aujourd’hui.  Progressivement, le sérieux de cet effort éducatif se fait connaître et attire le support d’autres organismes dont la Fondation Haïti Partage qui contribue jusqu’à ce jour à supporter cette mission éducative.

C’est ainsi que l’on retrouve actuellement en bordure du village des Abricots, l’École Paradis des Indiens avec les différents locaux qui s’y rattachent, et 8 écoles qui s’étendent sur des dizaines de kilomètres dans les montagnes. Un complexe scolaire qui compte près de 3000 élèves, engageant environ 74 professeurs initialement formés par Mica, et 33 moniteurs pour les travaux manuels. Ce personnel est issu de la population et/ou d’anciens élèves de l’école.

 

L’école Paradis des Indiens, près du village

Peu à peu, avec le soutien de plusieurs organismes financiers, Mica réussit à meubler l’école et ajoute des locaux adjacents à la bâtisse pour développer de nouvelles activités, comme une salle de travaux manuels servant à la vannerie, la couture et la menuiserie. Selon Mica, ces activités permettent un contexte pratique d’apprentissage tout en mettant les élèves en contact avec de nouveaux outils, comme des machines à coudre. Des artisans de la région guident les élèves dans leurs apprentissages, et assurent le transfert des compétences entre les générations.

En 1983, avec l’aide d’une amie de Port-au-Prince, Mica ouvre un Centre de stimulation pour les petits de 3 à 6 ans. Ce projet vise la prévention du retard mental. Par la suite, une orthophoniste et une psychoéducatrice haïtiennes venues du Canada offrent des activités de stimulation du langage et habiletés sociales, ainsi que de la formation et un suivi à distance pour les enseignantes.

L’école avait aussi besoin d’une salle commune pour des activités de théâtre, des réunions ou encore comme salle de cinéma où parents et enfants pourraient se réunir et se divertir tout en élargissant leurs horizons. La salle de travaux manuels jumelée avec le local des petits, se transforme donc en salle polyvalente une fois la cloison enlevée.

Avec plus de 9,000 volumes, la bibliothèque Angèle Garceau sert de prolongement aux bibliothèques installées dans les classes. Elle vient répondre aux besoins des plus âgés et permet de sensibiliser les plus jeunes à la lecture grâce à une bibliothécaire qui fait la lecture des contes. Cette bibliothèque, qui « lit et fait lire », est ouverte aux autres écoles de la région ainsi qu’à la population.

Mica ne peut imaginer une éducation moderne sans considérer l’initiation à la démarche scientifique et aux nouvelles technologies de l’information. Elle se met à la recherche d’ordinateurs et de matériel de sciences pour que ses élèves puissent faire des expériences et questionner le monde. D’où l’aménagement d’une salle d’informatique et d’un Centre des Sciences.

S’apercevant que les élèves, devenus plus instruits, méprisent le travail de leurs parents, Mica introduit un jardin potager où les jeunes apprennent à cultiver des légumes. Ainsi elle rétablit le respect du travail de la terre au même titre que celui des apprentissages académiques, et en plus, elle amène les jeunes à modifier leurs habitudes alimentaires, car ils ne sont pas habitués à consommer des légumes.

Une activité-école de reboisement où les enfants ont jusqu’à présent planté plus de un demi-million d’arbres a été ajoutée dans le but de compenser la coupe sauvage des arbres utilisés pour la fabrication du charbon. C’est un gros problème pour le pays qui, en dehors des Abricots est très affecté par la déforestration.

La plantation des arbres est divisée en trois sections : des plants d’arbres fruitiers pour augmenter les ressources de nourriture, des arbres mielifères pour favoriser la production de miel, ainsi que des bois précieux pour l’ébénisterie.  Quand on surprend Mica à planter des arbres qui prendront des années à pousser, on lui dit « Madame Patrick, ces arbres vont prendre 30 ans à pousser! ». Elle répond aisément qu’elle plante pour demain. Pour elle, c’est aujourd’hui qu’on prépare l’avenir. Une préoccupation qui reste au cœur de toutes ses interventions.

Des écoles dans les montagnes 

Pour faciliter l’éducation des enfants des régions plus éloignées, un peu avant l’an 2000, Mica crée un réseau de 8 écoles dans les mornes, sur des terrains prêtés ou donnés et qui portent le nom de leur propriétaire donateur. Les écoles sont réparties de façon à limiter le temps de marche pour s’y rendre à 30 minutes plutôt que 2 heures. Car le plus souvent les enfants voyagent sans avoir mangé sur de petits chemins rocailleux, tortueux et accidentés. Et il ne faut pas oublier que parmi ces élèves il y a les petits du préscolaire pour qui la route ne doit pas être trop longue. Ces écoles de 300 à 350 élèves sont situées à environ 1 :15 heure à 5 heures de marche de l’école Paradis des Indiens.

Mica y assure une présence régulière. Encore aujourd’hui elle marchera toute cette distance pour s’assurer que l’enseignement s’y donne et qu’il soit de qualité. Elle engage aussi un inspecteur et deux conseillers pédagogiques à temps plein qui font des visites régulières, bien qu’il y ait un directeur de nommé pour chacune des écoles.

Mica considère que sans les écoles des mornes, une grande partie de la population n’aurait pas accès à l’éducation. La plus grande partie de la population de la région de la Grande Anse, dans laquelle se retrouve la Commune des Abricots, vit en zone rurale. Par zone rurale il faut entendre ici quelque chose qui ressemble à la brousse, tellement la végétation est dense.

On y retrouve une population isolée et non regroupée en village, qui habite à au moins une à deux heures de marche d’une route quelconque. Ces gens sont coupés de la civilisation et vivent, sans électricité, dans de petites huttes dispersées à travers le feuillage des arbres et reliées par des sentiers où les points d’eau se font rares. Ils ne sortent pas après le coucher du soleil et rabattent des feuilles sur leurs fenêtres pour éviter que les esprits n’entrent dans leur demeure pendant la nuit.

En dépit de la création des écoles dans les montagnes, Patrick et Mica, à l’époque, évaluaient qu’il y avait encore 50,000 enfants qui n’avaient pas accès à l’éducation. Patrick faisait remarquer que lorsque la population augmente et que les denrées diminuent, les gens se dirigent vers la ville et y arrivent peu préparés, puisque non éduqués et encore sous l’emprise de comportements désuets et inadaptés au monde urbain. Un problème tant pour l’individu que pour la ville.

D’ailleurs, durant ses 40 années de vie dans la région Mica a eu l’occasion de repérer et identifier plusieurs de ces comportements qu’elle considère comme des défis au plan pédagogique dans l’optique d’une éducation moderne, comme nous le verrons plus loin.

Mica croit que la formation offerte dans les écoles des mornes, même s’il ne s’agit que du niveau primaire, pourrait permettre à ceux qui voudront gagner la ville, de mieux s’y adapter. Ce qu’elle espère, c’est que dans ces écoles les jeunes, en contact avec des outils inconnus dans la région, en viennent à développer des habiletés leur permettant d’agir sur leur milieu et de le développer sans avoir à le quitter.

Aujourd’hui la demande ne fait qu’augmenter pour les écoles des mornes qui ne cessent de s’agrandir car, depuis le tremblement de terre, le gouvernement a mis en place un programme pour encourager les sinistrés à regagner leur village. Ce qui a eu pour effet d’augmenter de 10,000 personnes la population des Abricots. La demande pour les écoles continue encore de s’accroître depuis l’ouragan Matthew. Dans un tel contexte, les écoles sont d’autant plus importantes que les enfants sont assurés d’y trouver au moins un repas par jour, les parents n’étant pas en mesure de les nourrir.

Bref, si on constate que le désir d’apprendre est présent chez les Abricotains puisque dès le début les enfants étaient prêts à marcher deux heures, sans avoir mangé pour se rendre à l’école, on peut dire aujourd’hui que l’école contribue en plus à nourrir une population affamée.

 

Dans l’ensemble du réseau des écoles

Le cursus scolaire couvre le programme d’enseignement primaire, appelé enseignement fondamental, à la fin duquel les élèves sont inscrits aux examens officiels, auxquels ils affichent un haut taux de réussite depuis plusieurs années maintenant. Ce qui leur vaut le respect de l’entourage.

Avec un taux de 95 % de réussite aux examens officiels du certificat d’études primaires, lors de la première promotion de l’École Paradis des Indiens, ces « enfants aux pieds nus, ces jeunes défavorisés venant de familles isolées, démunies de ce « pays en dehors » jusque-là oublié du monde, passaient comme le dit Mica « en dedans de la réussite, redistribuant ainsi les cartes de l’ascension sociale de la commune. »[4]

Des uniformes et des souliers, obtenus grâce à la Texaco, ont permis aux enfants de participer aux activités du village et, à leur tour, de porter fièrement leur banderole sur laquelle on peut lire, École Paradis des Indiens.  Comme le soulignait Nancy Rock[5] dans un de ses reportages, c’est la naissance d’une identité qui change le statut social des Abricots, car il faut savoir qu’on n’entre pas sans souliers dans un village.

La plupart des élèves de l’ensemble des écoles, qui réussissent aux examens officiels, essaient de s’inscrire au Lycée National des Abricots ou aux différentes écoles qui offrent le cours secondaire tant aux Abricots qu’à Jérémie. Ils y sont généralement admis sans difficulté. Mais étudier en dehors de la commune demande un gîte et des sous.

Aussi, pour ceux qui sont en mesure de poursuivre leur formation au secondaire, Mica a créé un système de bourses et de boursiers. Parrainés par des donateurs et supportés par la famille qui leur offre le gîte et assure l’encadrement moral, plusieurs élèves poursuivent leurs études secondaires jusqu’au Bac 1, la classe de Rétho. Certains vont plus loin et deviennent médecins, avocats, comptables, agronomes, infirmières ou encore professeurs etc.

Malgré cette belle réussite Mica est consciente que ce diplôme ne change pas la vie de ses élèves dans l’immédiat. Si certains poursuivent leurs études à l’extérieur et s’y réalisent, plusieurs reprendront le travail de leurs parents ou retourneront dans le milieu où le travail rémunéré est presqu’inexistant. C’est une question qui la hante.

 

Les petites entreprises :

Aussi, pour améliorer les conditions de vie des plus pauvres, et répondre au besoin de travail des diplômés, Mica crée et encourage des activités économiques qui font d’elle, actuellement, le plus gros employeur de la Commune. Par le biais de la Fondation Paradis des Indiens qu’elle a créée en 2003, elle supporte le développement de petites entreprises sous forme de coopératives engagées dans l’artisanat et la relance agricole. Ce n’était au début que de petits ateliers de travail qu’elle a installés dans les locaux de l’école pour les aider à démarrer.

  • Artisanat et menuiserie

Mica a commencé par regrouper d’anciens élèves, garçons et filles pour faire de la broderie et des appliqués sur des nappes, sacs à main et coussins brodés. Il faut dire que les garçons sont aussi habiles que les filles. Le succès a été tel qu’elle a dû recourir à des brodeuses de la région en plus de ses anciens élèves. Elle crée ainsi environ 300 emplois. Une ligne de commerce a été établie avec Port-au-Prince, et une partie de la production est aussi vendue à l’étranger.

D’autres se sont appliqués à la fabrication de pièces en céramique et en bois, la décoration de pierres ou encore la fabrication de crèches et de cartes de souhaits faites en peaux de bananes. Des entreprises établies depuis longtemps, qui engagent entre 15 et 20 personnes, et distribuent un peu partout en Haïti et à l’étranger.

Un atelier de menuiserie sert à la confection de ruches, cercueils, ameublement pour l’école ou les ateliers, ainsi que divers autres articles en bois.

  • Relance agricole

 

Coopérative de fruits et légumes séchés

Dans le but de parer à la pénurie de nourriture entre les récoltes, Mica profite des moments où l’abondance de la production amène des pertes, pour créer une coopérative de séchage de fruits et légumes. La coopérative qui fait aussi de la transformation alimentaire en farine de légume, regroupe environ 200 membres. Sa production est mise en vente et permet une gestion de la réserve alimentaire.

Pour la mise en marché, Mica fait appel à une dame Labonté qui achète la production et s’occupe de la revendre à Port-au-Prince. La visite de Mme Labonté aux Abricots a beaucoup stimulé les femmes et rendu les résultats plus réels à leurs yeux. Elles réalisent qu’elles participent à une grande entreprise où les produits, à 100% naturels, sont commercialisés sous le nom de Produits Bon Soleil. Ce qui valorise et favorise la production nationale plutôt que l’importation. Il y a même un bateau qui vient chercher les produits et les achemine à Port-au-Prince. L’augmentation de la production dépend bien entendu du soleil, par conséquent les panneaux solaires sont fort utiles.

 

Projet de greffe des manguiers

Voyant que pour la coopérative des fruits et légumes séchés les femmes devaient aller à Jérémie pour se procurer les denrées, et porter de grosses charges, Mica recrute un greffeur de Jérémie, un ancien des Abricots.  Elle l’engage pour former une équipe de 4 greffeurs qui vont parcourir la Commune et greffer des manguiers indigènes de façon à produire une espèce qui donne plus de fruits et est mieux adaptée au processus de séchage.

C’est ainsi que depuis 2006, 20,000 arbres ont été greffés sur les terres familiales de paysans très pauvres. Les femmes de la coopérative peuvent désormais s’approvisionner aux Abricots.

 

Coopérative de production de miel

L’abondance des arbres fruitiers et des fleurs amène Mica à la production de miel. Elle s’allie à la FHP et à l’ACDI pour la formation des apiculteurs, la fabrication de ruches et les équipements nécessaires. Elle vise ainsi le développement et la mise en marché du miel pour que la Grand’Anse devienne le premier centre apicole en Haïti.

Depuis 2007-2008, l’entreprise qui regroupe environ 80 personnes est auto-suffisante. Elle a malheureusement connu des difficultés à cause d’une maladie qui affecte les abeilles et de l’ouragan Matthew plus récemment. Toutefois, une association est actuellement intéressée à l’expertise des Abricotains pour repartir la production, canaliser les ventes et fixer les prix.

 

Aujourd’hui, où en sommes-nous?

Ce que l’on retrouve aujourd’hui aux Abricots, ce sont des enfants aux yeux qui brillent, qui font preuve de compréhension en lecture, sont capables de travailler sur ordinateur avec aisance et peuvent se questionner à partir d’hypothèses.

Ce sont d’anciens élèves qui se regroupent pour aider les jeunes. Des anciens qui sont devenus des hommes et des femmes éclairés, responsables, de vrais citoyens et citoyennes. Qu’ils soient agriculteurs, marchands ou ouvriers, ils ont un regard différent sur la planification familiale, la santé et le monde en général. Plusieurs continuent le travail de la terre conscients et respectueux de leur environnement, avec des habiletés nouvelles. D’autres travaillent dans les ateliers ou les petites entreprises créées dans le milieu et en lien avec le commerce extérieur. Certains s’investissent dans la relance agricole.

Il existe maintenant dans le milieu, des jardins communautaires, où travaillent d’anciens élèves qui participent à la relance agricole, avec un regroupement de fermiers. Ces jardins peuvent servir d’approvisionnement pour la Commune des Abricots à meilleur prix plutôt que d’acheter ailleurs. Une production locale que Mica encourage en s’y approvisionnant pour la cantine de l’école.

Ce sont aussi plusieurs petites entreprises devenues pour la plupart autonomes, employant des gens de la région. À ces emplois créés dans la Commune pour supporter ses anciens élèves et aider les gens de la région, s’ajoutent les emplois générés par l’école dont le personnel regroupe d’anciens élèves et des gens de la région. Ils sont enseignants, directeurs, conseillers ou inspecteurs pour les écoles, des moniteurs et des artisans pour les travaux manuels, cuisinières à la cantine etc. Un personnel totalisant environ 125 employés.

En ouvrant une école, Mica ne se doutait certainement pas qu’elle allait initier un tel développement dans la Commune des Abricots. Tout comme « l’Homme qui plantait des arbres », pendant plus de 40 ans, Mica a semé, elle a répondu aux besoins des Abricotains et partagé leurs défis quotidiens au fur et à mesure qu’ils s’imposaient. Elle n’aura jamais été aussi heureuse qu’aux Abricots. Son travail?… Si Dieu existe, dit-elle, ce sera sa prière.

 

Une ouverture sur le monde

Chacune des écoles doit croire en la capacité qu’a l’être humain de se transformer lui-même s’il plonge ses racines dans un sol riche qui nourrit son esprit, son cœur et son âme.[6]               

(Émile Robichaud)

L’école Paradis des Indiens n’est pas seulement un lieu où l’on apprend à lire et écrire, mais aussi un lieu d’ouverture où l’on apprend à démystifier le monde. Mica met ses élèves en contact avec d’autres façons de vivre. Elle garde cette même attitude envers la population en général.

Dans une région aussi éloignée où certains comportements jadis nécessaires à la survie n’ont plus leur raison d’être aujourd’hui, Mica travaille patiemment à ouvrir la population à des façons de faire culturellement différentes, et parfois même nécessaires pour composer avec le monde d’aujourd’hui. Comme elle le dit elle-même, ce sont les défis d’une éducation moderne aux Abricots :

Dans toute communauté humaine se trouvent des façons de faire, des mœurs ou comportements typiques. Ce sont des comportements d’adaptation qui ont aidé les Haïtiens, à une époque donnée, à survivre et s’adapter à leur environnement physique et humain. Ces mœurs sont transmises de génération en génération, sans même que ces communautés puissent aujourd’hui justifier leur bien-fondé.

C’est la culture d’un village.

…Toute approche pédagogique doit en tenir compte et souvent doit chercher à

les modifier quand ils sont inadaptés aux nécessités du monde moderne et de

leur environnement.[7]

 

Le rôle de l’école

Mica doit d’abord affirmer le rôle primordial de l’école. Ce qui est un peu surprenant puisqu’au moment de l’inscription, il peut y avoir plus de 300 parents à se présenter pour 60 places disponibles.  Pour donner la chance à tout le monde, chaque famille ne peut inscrire qu’un seul enfant. Les parents se présentent donc très tôt quitte à y passer la nuit, dans l’espoir d’avoir une place pour leur enfant.

Mais, pour les parents haïtiens, l’école consiste à remplir la tête de faits et connaissances livresques. Elle a un rôle secondaire par rapport aux réalités de la vie, comme les tâches domestiques et les activités de la vie familiale. C’est comme s’il suffisait à l’enfant d’être inscrit à l’école pour apprendre. Les parents comprennent difficilement que les absences causent des lacunes au niveau des apprentissages.

 

Assiduité et ponctualité

Par conséquent, Mica fait face à un problème d’absentéisme et de retard pour lesquels elle doit appliquer des sanctions. Les parents doivent se présenter, en personne, à la direction pour justifier l’absence de leur enfant.

C’est tout un défi pour Mica car outre les corvées nécessaires à la survie, il y a une activité très prisée par la population, celle du marché aux puces. C’est une activité qui a lieu une fois par semaine, à laquelle on se rend souvent en famille, et où l’on peut trouver de bonnes affaires. Même les enseignants sont tentés de s’absenter.

Bien que Mica considère que ce soit une belle activité familiale, elle ne peut ajuster les horaires d’école en conséquence, car le marché n’a pas lieu partout le même jour. Ça devient ingérable pour l’ensemble des écoles. Elle se voit malheureusement obligée de confronter la population à ce niveau. Par contre, Mica s’impose la même discipline et assure une présence à l’école. Elle visite aussi les écoles des mornes pour lesquelles elle a les mêmes exigences.

 

Respect du temps

En insistant sur la ponctualité, Mica s’est attaquée au respect du temps. Dans la population la compréhension du temps est élastique. On prendra rendez-vous pour le lendemain « si Dieu le veut », ce qui n’engage personne. Il n’y a pas de projection dans l’avenir ni d’espoir, car « demain » n’existe pas. En fait, le présent est suffisamment difficile pour ne pas penser à hier ou à demain. On garde une attitude fataliste et un peu magique.

C’est un autre défi que Mica a eu à relever. L’écoulement du temps est au cœur de son enseignement. Des horloges sont installées dans toutes les classes et le temps est ordonné en fonction de la séquence des activités qui deviennent alors prévisibles. Les élèves doivent apprendre à lire l’heure, et les enseignantes sont encouragées à porter des montres. Il est à noter que l’achat de montres par Patrick a eu un impact sur la population qui les porte désormais pour savoir l’heure. La montre n’est plus considérée comme un bijou.

 

Santé et bien-être

Une fois à l’école, Mica tient à ce que l’enfant y soit confortable et disposé aux apprentissages. Elle exige une tenue soignée, fournissant uniformes et souliers, et s’assure d’offrir un repas par jour. L’alimentation doit être de qualité. Elle vérifie elle-même si la nourriture est bonne au goût. La routine du lavage des mains est obligatoire, tout comme le ménage du vendredi, tant pour les garçons que pour les filles. L’ordre et la propreté sont de mise, tout comme elle s’occupe de faire donner les vaccins et d’obtenir des brosses à dents pour ses élèves.

D’ailleurs la question des mesures d’hygiène fait partie d’un enseignement particulier car pour Mica, les élèves doivent apprendre à s’occuper de leur santé autrement qu’en consultant le Hougan. Depuis 4 ou 5 ans, un Centre de Santé est mis à la disposition des élèves et un médecin du Centre visite les écoles.

 

Motivation et autonomie

Mica veut aussi que l’enfant aime venir à l’école, non pas comme il va faire paître la chèvre, parce qu’il est obligé, et seulement si un adulte en autorité le lui demande. D’autant plus qu’il aura à le lui demander à chaque fois. Non, Mica veut qu’il ait du plaisir à venir.

Elle favorise des activités qui stimulent l’intérêt de l’enfant et font appel à sa participation : on le questionne, on lui demande son avis. L’enfant est mis en contact avec des activités où il peut manipuler le matériel ex : dans les sciences. Mica s’appuie sur l’esprit d’observation et les sens très aiguisés des Abricotains pour les amener à poser de bonnes questions, favorisant ainsi l’analyse et un nouveau regard sur les choses.

Très jeune l’enfant apprend à choisir ses couleurs, sa chanson, ce qu’il veut faire dans ses constructions, ses moyens etc. On capitalise sur le désir de se construire et se définir en dehors de sa famille, présent à cet âge. Il faut voir que ce n’est pas une approche familière pour la population des Abricots.

 

Relation à l’adulte

Adultes et enfants ont des vies parallèles. La relation régie par l’ordre et l’autorité, laisse peu de place à l’autonomie. L’enfant obéira à l’ordre et l’autorité sous peine d’être fouetté, mais il ne prendra aucune initiative ni responsabilité. Il ne trouve son individualité que lorsqu’il n’est pas sous le regard de l’adulte.  L’affirmation de soi se fait en déjouant l’adulte, ce qui est toujours un risque et a parfois un coût disproportionné.

En réalité, l’enfant haïtien est pris dans un carcan d’interdits difficiles à interpréter, pour lesquels la communication verbale est peu utile, le langage non verbal prime sur l’expression verbale. La conversation étant le privilège des adultes, l’enfant est invité à se taire. Ce n’est qu’avec d’autres enfants qu’il utilise le langage verbal. Mais les jeux entre enfants amènent le plus souvent querelles, coups et injures. Les jouets sont rares et se limitent le plus souvent à ce qu’ils inventent entre eux. De plus, personne n’a de pouvoir absolu sur un objet même s’il lui appartient. Tout un chacun peut le prendre.

À l’école il apprend à gérer l’attrait face au matériel scolaire, crayons de couleurs, jouets etc., et il apprend à dire NON gentiment quand il en sent le besoin. Une façon de faire tout à fait autre que ce dont il a l’habitude puisque, chez l’Haïtien, le NON est considéré comme impoli et socialement inacceptable. Pas plus que de dire la vérité ne soit une bonne façon de s’en sortir. Il vaut mieux paraphraser.

 

Discipline

Tout en étant attentionnée et attentive à l’enfant, Mica est exigeante et stricte au niveau de la discipline.  Elle exige une discipline intellectuelle tout autant qu’au niveau de la conduite. Ses attentes sont claires et offrent des repères à l’enfant. Elle demande de travailler avec méthode en respectant les modèles proposés et les instructions données. La démarche est importante. Elle s’attend à ce que l’enfant fasse de son mieux sans nécessité d’un contrôle externe. Que ce soit à l’école ou dans la population elle met l’accent sur la ligne droite i.e. la relation cause à effet qui est essentielle pour démystifier le monde. Les corrections physiques sont défendues.

 

Responsabilité

L’enfant a des responsabilités. Si par les choix qui lui sont offerts, l’enfant oriente sa réflexion et sa conduite, il est aussi sensibilisé aux responsabilités collectives. L’enfant participe à la construction et au bon fonctionnement de l’école. Par exemple, il doit apporter une bûche pour le foyer de la cantine ou encore des galets pour les activités.

Comme on coupe beaucoup les arbres pour faire du charbon, à la rentrée scolaire, les élèves préparent 5000 arbustes qu’ils planteront sur leur terre lorsque la saison des pluies s’annoncera au mois de mai. Une prime leur est accordée si, l’année suivante, l’arbre est vivant et en bon état. Ce qui les amène à prendre soin de leur environnement et à développer une philosophie face à l’avenir en vue duquel on agit dans le présent.

 

Pédagogie et formation des enseignants

Mica a formé elle-même ses enseignants, des gens recrutés parmi la population, car il était difficile de trouver des enseignants intéressés à venir aussi loin pour un salaire moindre. Comme on l’a vu, ce qu’ils connaissaient de l’enseignement, c’est la transmission directe d’une foule de connaissances encyclopédiques à apprendre par cœur, l’enseignement étant basé sur la mémoire et le résultat.

Mica doit travailler très dur pour les initier à une pédagogie qui fait appel à la participation de l’enfant, et amener l’enseignant à considérer l’échec d’une expérience comme une étape positive dans l’apprentissage, à encourager chez l’enfant la démarche plutôt que sa mémoire ou le résultat. Le défi est de taille, et on peut dire que c’est un exploit pour des enseignants, issus du milieu et formés tardivement, que de s’ouvrir à une telle pédagogie malgré les bases qu’ils n’ont pas. D’ailleurs, au cours des cinq dernières années, une jeune française a initié et formé les enseignants à l’usage de tableaux numériques, les accompagnant auprès des élèves dans un mode d’apprentissage participatif.

Mica y travaille sans relâche en recrutant aussi des formateurs en Haïti ou à l’étranger pour développer et supporter ses enseignants. Entre autres, les enseignants ont pu bénéficier d’un programme de formation intensive avec une prime de performance pour l’application des principes pédagogiques enseignés.

Avec le temps, elle a mis sur pied une équipe permanente, qui assure la formation continue des enseignants ainsi qu’une supervision fréquente de leur travail en classe, afin d’atteindre les objectifs centrés sur les besoins réels de l’enfant. En fait, Mica aurait bien aimé délaisser ses autres tâches pour se centrer uniquement sur la pédagogie.

 

Une présence citoyenne engagée

Au-delà de l’école, Mica poursuit son engagement dans la communauté.  On l’a vu avec la création des petites entreprises. Patrick, de son vivant, s’est joint à elle.  Tous deux s’impliquent, au jour le jour, avec les villageois, pour relever les défis posés par la survie aux Abricots.

 

Banque de crédit agricole

Les Abricotains s’étaient adressés à Mica pour obtenir une banque aux Abricots. En 1988, par l’entremise de Patrick et de Mica, les paysans reçoivent une contribution financière de l’ambassade du Canada pour les aider à se relever d’un cyclone qui a affamé la région. Mica profite de cette occasion et leur propose une formule de micro-crédit, plutôt avant-gardiste à l’époque, pour mettre sur pied cette banque tant désirée. Elle propose aux paysans de réunir l’argent reçu et de considérer ce don de $9 par personne comme un prêt qui, une fois remboursé, constituerait le capital de la banque agricole. La banque ne prêterait que pour financer des activités productives comme l’achat de semences, la préparation de la terre pour les cultures, l’achat de bétail ou de marchandises pour un commerce, ou encore l’achat d’outils. Les paysans ont d’emblée compris l’utilité de la banque agricole et ont accepté les engagements et modalités de remboursement proposés.  Un comité de gestion de cinq membres a été élu…..[8] Et Patrick a agi comme comptable.

C’est ainsi que naquit la Banque de crédit agricole qui est aujourd’hui entièrement autonome et administrée par les Abricotains.  Tout ça a été possible parce les gens ont tenu parole et remis leur prêt tel que promis. Un bel exemple de développement responsable. Actuellement, la banque est en difficulté car, avec le cyclone, ils ont tout perdu et ont de la difficulté à rembourser leurs prêts.

 

Le captage des sources et puits

Afin de permettre aux paysans d’avoir de l’eau potable de façon continue, Mica a travaillé, avec le frère Hervé, envoyé par la Fondation Haïti Partage et quelques ouvriers, sur un projet pour capter plus de 150 sources qui fournissent maintenant l’eau à la Commune à l’aide de tuyaux.

 

Irrigation de la plaine des Abricots

Mica s’est aussi penchée sur l’irrigation de la plaine pour que les paysans puissent augmenter leurs cultures sans être à la merci des pluies. Finalement, l’irrigation de la plaine a été rétablie à partir de la rivière des Abricots, à l’aide d’installation de canaux autrefois utilisés pour les plantations de canne à sucre.

De plus, un projet avec des étudiants québécois a permis aux villageois de traverser la rivière à proximité du village des Abricots.

 

Les séchoirs à fruits et à légumes

Les périodes de famine, appelées périodes de grangou, sont fréquentes aux Abricots. Pour aider la population à survivre dans ces moments de misère, Mica fournit à la population des séchoirs pour les fruits et légumes, ce qui permet de profiter de l’abondance de la production pour offrir une alternative en période de famine.

 

Distribution de nourriture aux personnes âgées

Aux Abricots, les personnes âgées sont prises en charge par les familles, ce qui représente une charge supplémentaire. Ainsi, pour supporter la prise en charge des aînés et aussi pour conserver leur dignité, Mica offre aux personnes âgées de la nourriture.  Elles viennent chercher la nourriture qui représente leur contribution personnelle à la famille.

 

Électrification du village

De son côté Patrick [9]a participé à la première électrification du village. Une expérience qui vaut la peine d’être présentée ici, car elle est riche d’enseignement. Patrick raconte qu’en 1991, un organisme international se présente aux Abricots pour aider la population. La personne responsable demande aux habitants ce dont ils auraient besoin, et quelqu’un mentionne l’électricité.  « Quelle bonne idée! » lui dit-on. « Préparez un projet et faites une soumission. Si c’est acceptable, je vais l’approuver ».

Mais comment demander à des gens dont la connaissance se limite à l’utilisation d’une radio cassette ou d’une lampe de poche, de concevoir un projet d’électrification pour le village? C’est alors que les villageois se tournent vers Patrick et lui demandent de produire ce projet pour eux.  Ce qu’il fit. Mais comme l’électrification complète représente, aux Abricots, des coûts excessifs, Patrick conçoit un projet qui se limite à produire de la lumière à un coût minimum.

Et c’est ainsi, qu’au bout de deux ans, la lumière vint aux Abricots. On assista à la naissance d’une petite vie nocturne, tout le monde était heureux. Dans les écoles du village on vit les résultats scolaires augmenter de façon significative car les enfants pouvaient désormais étudier le soir après avoir compléter les corvées de la maison.

Le plus impressionnant, c’est qu’en dehors de la conception du projet par Patrick, ce sont les villageois qui l’ont pris en main avec un comité de cinq personnes travaillant sur une base volontaire et sans salaire.

Malheureusement les sommes réclamées pour l’électricité couvraient à peine les coûts d’opération et d’entretien, n’incluant pas les réparations majeures. Si bien que trois ans plus tard, lorsque le système a brisé, il n’y avait pas suffisamment d’argent pour le faire réparer, et il était impossible d’aller chercher une contribution plus élevée.

Patrick a donc accepté de payer la réparation en proposant une légère hausse du prix dès le début afin de prévoir ce problème dans le futur.  Les paysans n’ont pas donné suite à cette proposition et ils se sont retrouvés dans la même situation peu de temps après. Alors, Patrick ne voulant pas qu’ils se déresponsabilisent, refusa cette fois de payer la réparation. Il voulait bien les aider mais pour qu’ils soient réellement autonomes, il trouvait important qu’ils s’approprient toutes les conditions de leur projet et en assument les conséquences. Alors la nuit est revenue.

Selon Patrick, il semble que les gens aient accepté l’état de fait, comme un système d’auto-défense acquis par le passé pour les protéger d’un échec quasi inévitable de toute entreprise de groupe. Même si le projet n’a pas survécu, il vaut la peine d’être mentionné car il nous aide à comprendre qu’il n’est pas si facile d’aider les gens, même si c’est à la portée de tous.

Aujourd’hui, il y a des panneaux solaires qui permettent l’alimentation électrique nécessaire à l’internet et à la recharge des téléphones.

 

La force du lien

L’enfant Milarepa s’émut très fort en apprenant nos malheurs… Et lorsqu’il découvrit qu’il ne nous restait à ma femme et à moi, qu’un seul vêtement…il pleura.  En un instant sa pitié me couvrit de poulx et de haillons.  Sa bonté m’abaissait. Dans ses sanglots, ce soir-là, je compris que j’étais pauvre.[10]

(Eric Emmanuel Schmitt) 

C’est en tant qu’Haïtienne que Mica a pris place auprès des Abricotains. Non pas comme Michaëlle de Verteuil, mais comme Madame Patrick, appelée affectueusement Mica. Patrick étant le petit barbu qui l’accompagne.

Progressivement Patrick a aussi pris sa place auprès des villageois.  Habile de ses mains, il est devenu celui qui peut réparer toutes sortes de bricoles, celui qui construit les écoles, et un passionné d’informatique qui agira en tant que personne-ressource pour les ordinateurs. Il a aussi agi comme comptable pour la Banque agricole et travaillé à la première électrification du village.

Mais c’est avec le plus grand respect qu’il aborde les Abricotains comme l’illustre cette petite anecdote. À son arrivée Patrick a été victime du vol d’un de ses barils. Il offre une récompense pour retrouver son bien mais surtout, précise-t-il, le voleur. La population trouve le baril et le voleur. Son baril lui est remis et le voleur est amené au poste de police.

Patrick explique au juge que son bien lui a été rendu et que le voleur a admis son méfait mais que ce qu’il désire, c’est que le voleur reçoive une punition qui le découragera de recommencer à nouveau et qui empêchera aussi d’autres de vouloir s’essayer.

Alors que le juge lui demande de se prononcer sur la sentence désirée, Patrick en appelle à l’expérience de ce dernier pour déterminer ce qui est approprié à la circonstance. Ainsi, le voleur reçut une sentence dont il a dû se souvenir, et Patrick a gagné le respect de tous, en laissant à chacun sa responsabilité. C’est une anecdote parmi tant d’autres qu’il relate avec humour ……et amour.

C’est ainsi que, jusqu’à sa mort, il gardera une présence structurante et soutiendra les nombreux projets de son épouse. Il dira avec son humour habituel qu’à moins d’être un enfant ou une plante, chez lui, on ne reçoit aucune attention. À sa mort, la population a tenu à porter son corps en terre.

Dernièrement encore, on reconstruisait une école détruite par l’ouragan Matthew.  Constatant que le travail se faisait n’importe comment, un citoyen vient voir Mica et lui dit : « Oh! Monsieur Patrick n’aimerait pas voir ce qui se passe là! ». Les travaux ont été arrêtés et le contracteur a pris la clé des champs. De son côté le citoyen a informé la population qui l’a soutenu, et le travail a été repris. On peut dire que Patrick a laissé son empreinte.

Pour Mica le soleil brille dans les yeux des Abricotains.  Comme un sourcier elle s’applique à en capter l’éclat et lui ouvrir les secrets du monde.  Sous son regard l’Abricotain devient quelqu’un, « celui par qui le bonheur arrive ». On dira[11] d’elle qu’elle est la maman Marie des Abricots, celle qui rend aux Abricotains leur dignité.

Quand Mica se promène dans la Commune, elle s’arrête à tout un chacun avec un petit mot, un geste d’affection, et s’émerveille face à l’ingéniosité des enfants à créer des jeux avec un rien : « montre-moi ce que tu fais, … comment as-tu fait? ».  Quand elle présente un visiteur, elle confirme aux yeux de tous : « voici ma meilleure danseuse de…, ma meilleure brodeuse… C’est un très bon greffier, responsable, capable de montrer, et j’ai fait mes vérifications!… Elle a réussi à stimuler les femmes! ».  Son regard fait appel aux possibilités de la personne plutôt qu’à la misère qu’elle porte.

Mica s’intéresse aux gens, elle partage leur misère et leurs malheurs au quotidien. Dans ses voyages elle prend le temps de se procurer des dés pour ses brodeuses et des lunettes pour celles dont la vue faiblit.

Comme enseignante, elle constitue une figure d’attachement solide qui donne un sens aux apprentissages. Un peu comme un enfant d’ici me disait un jour, « Je dois corriger mes fautes sinon la maîtresse ne comprendra pas ce que j’écris ». Exigeante, elle dira cependant « je ne sais pas la réponse mais, si tu veux, on peut la chercher ensemble ».

Bref, elle est attentive, se réjouit de petites victoires et communique son intérêt.  Devant les coups du sort, elle ne se laisse pas abattre et fait appel à toute sa créativité pour dégager des solutions et soutenir la combativité. Patrick s’amusait à dire que chez Mica le futur est envisagé avec une vision Technicolor en trois-dimensions.

Aussi, Mica reçoit-elle le support inconditionnel de la population. Un jour, elle a été impliquée dans une situation qui l’a amenée à se présenter à la cour pour témoigner. Ce jour-là, la population s’est massée en haie d’honneur tout le long de la route pour lui offrir son soutien. Un geste touchant et révélateur de la force du lien qui les relie.

 

Conclusion

En ouvrant sa première école, Mica ne se doutait certainement pas que, 40 ans plus tard, elle aurait changé le visage des Abricots.

Bachelière en Arts du Thomas More Institute, détenant un certificat d’enseignement de l’Université de Montréal et une maîtrise en français de l’Université Mc Gill, Mica avait enseigné plusieurs années au Canada.

Elle était bien préparée, mais ce n’était pas suffisant.

Mica avait aussi la conviction profonde que la clé du sous-développement en Haïti résidait dans l’éducation. Elle s’est engagée activement et a ouvert, avec l’aide de Patrick, une école aux Abricots pour les plus démunis, pour en faire de vrais citoyens.

Elle était engagée activement, mais ce n’était pas suffisant.

Sans contributions financières de gens et/ou d’organismes extérieurs, ce ne serait toujours qu’un « beau projet ».

Avec son engagement personnel, sa profonde compréhension du développement humain et sa sensibilité aux besoins des Abricotains, elle s’est mobilisée pour témoigner en Haïti et à l’étranger du sérieux de sa mission.

Elle a été entendue, soutenue et reconnue.

Des partenaires financiers de partout se sont présentés et ont accepté de l’entourer et d’agir à ses côtés mettant à profit toutes les ressources dont ils pouvaient disposer. Apport indispensable sans lequel rien n’eut été possible, et qui a valu à Mica de nombreuses reconnaissances telles que la médaille d’Officier de l’Ordre du Canada, le 2ième prix de BBC World Challenge, des plaques d’Honneur et Mérite de la Fondation DEFI, du Gouvernement Haïtien, du Président Michel Josep Martelly, de l’Association des Jeunes Progressistes pour le Développement des Abricots, de la Fondation Lucienne Deschamps, de la Fondation Internationale pour le développement de la Grand’Anse, Haïti, choisie par la FOKAL pour faire reconnaître  ce travail si important.[12]  Dernièrement elle a aussi reçu le prix GRANN…

Aujourd’hui, c’est possible, les résultats sont là, …. mais ce n’est pas fini.

On retrouve actuellement des enfants qui mangent un repas par jour. Un complexe scolaire de 9 écoles totalisant près de 3,000 élèves pour le niveau préscolaire et primaire, et dont le personnel est issu de la région. Des élèves qui affichent un haut taux de réussite aux examens officiels de fin d’études primaires, et dont plusieurs poursuivent leurs études au secondaire et/ou se réalisent dans des professions reconnues. Des anciens élèves qui sont engagés dans l’artisanat et la relance agricole à travers de petites entreprises autonomes qui donnent des emplois à environ 500 personnes de la région. Sans oublier les autres réalisations qui mobilisent les habitants de la Commune, comme la Banque de crédit Agricole, le jardin communautaire, l’accès à l’eau potable, et l’irrigation de la plaine.

Madame Michèle Pierre Louis, nous donne l’heure juste lorsqu’ elle cite un document de la présentation des Assises Nationales sur la Qualité de l’éducation en Haïti, tenue à Port-au-Prince en avril 2014 :

Dans les conditions actuelles de fonctionnement du système éducatif haïtien, …l’école…est encore loin de réunir les conditions de préparation des enfants à une citoyenneté responsable, intégrant les compétences, les valeurs et les attitudes capables d’en faire des agents de développement et des citoyens créatifs, actifs et responsables. [13]

Voilà le constat général, dit-elle :

Or ne voilà-t-il pas que depuis quarante ans moins une année, Mica de Verteuil et la communauté des Abricots, grâce à vous tous et à tous ses partenaires, a fait et continue de faire la démonstration que l’école haïtienne peut former des citoyens responsables, actifs et créatifs.  Les modèles existent donc, aux Abricots et ailleurs.  Il s’agit d’ouvrir les yeux et mettre la volonté qu’il faut pour combattre ce qui semble être une fatalité, mais qui en fait n’est que routine stérile…[14]

Non seulement elle offre un enseignement de qualité mais elle s’applique à soutenir la population face à la famine et au chômage, et dans l’exploitation de ses ressources. C’est une citoyenne responsable et engagée dans l’avenir de sa communauté.

Il faut admettre cependant que le développement actuel des Abricots dépasse largement la personne de Mica.  Si elle a initié et supporté un projet qui a fructifié, il y a maintenant d’autres personnes qui s’y investissent, depuis plusieurs années déjà.

Dernièrement les Abricotains ont été confrontés à un immense défi. Après le tremblement de terre qui a secoué Haïti en 2010, est arrivé l’ouragan Matthew en 2016, le plus féroce à frapper les Abricots depuis 1955. Matthew a dévasté la région et les villageois ont à peu près tout perdu, maisons, récoltes et bétail, et les écoles ont été démolies. Ils repartent presque à zéro.

Comme le souligne le Président de la Fondation Haïti Partage dans son rapport de mission d’avril dernier, « la vie commence à reprendre son cours. Les Haïtiens de la Grande Anse tournent la page, ils veulent finir de réparer et veulent recommencer à construire pour l’avenir. »

Bref, malgré qu’il ait été mis à l’épreuve dernièrement, ce précieux développement est en plein essor.

Aujourd’hui le soleil se lève sur les Abricots.

[1] Jacquart, Albert. L’Héritage de la liberté, Paris, Édition du Seuil, 1986, p.179

[2] De Verteuil, Michaëlle. 1995 Envol pour les Abricots. Récit d’une aventure de développement dans une région rurale d’Haïti, St-Hyacinte.

[3] Giono, Jean. L’Homme qui plantait des arbres, p.1

[4] Pierre-Louis, Michèle. La Fondation Paradis des Indiens, Discours hommage à Michaëlle de Verteuil, Karibe 9 mai 2014

[5] Rock, Nancy.

[6] Robichaud. Émile, auteur de Succursales ou Institutions? Redonner sens à nos écoles. 2017

[7] De Verteuil, Michaëlle. Allocution présentée à La Maison d’Haïti, Montréal, novembre 2010.

[8] De Verteuil, Michaëlle. Envol pour les Abricots. Récit d’une aventure de développement dans une région rurale d’Haïti, Montréal. Édité par la Fondation Partage, St-Hyacinthe 1995 p.79

[9] De Verteuil, Patrick. A Time in Paradise, Texte inédit, Abricots, Haïti.

[10] Schmith, Eric-Emmanuel. Milarepa, Albin Michel, collection Livre de Poche, 32801 , 2013, p. 13

[11] Jean-Panel Jeune, directeur des écoles, dans un reportage de Nancy Rock à Radio Métropole : Grands dossiers et personnalités de l’histoire, 2005.

[12] Pierre-Louis, Michèle. La Fondation Paradis des Indiens, Hommage à Michaëlle de Verteuil, Karibe 9 mai 2014

[13] Pierre-Louis, Michèle. La Fondation Paradis des Indiens, Hommage à Michaëlle de Verteuil, Karibe 9 mai 2014

[14] Ibidem..